BIO

 

Le langage non-verbal. C’est ainsi que je nomme l’objet de ma recherche et ce qui nourri mon geste – quelque soit sa forme – depuis les premières monstrations, en 2005.

Une recherche comme une cartographie, en rhizomes, de gestes-caractères d’un langage appartenant au registre de l’indicible.
L’indicible. Une matière qui résulte de ce qui est induit de cultures, croyances, de conditionnements et d’automatismes. Cet endroit où se jouent aussi nos actions inconscientes, où se livre une lecture de nos perceptions et de ce qui nous constitue – en deçà des mots.

Ma première série d’images, puis la vidéo qui s’en suivie : des plans serrés sur des parties de corps isolées, tendaient à questionner nos automatismes d’identification et par la même notre conditionnement immédiat à l’analyse codifiée.

Mes images, telles que je les nomme, ne sont pas des photos. Et mes vidéos sont des images en mouvement. Mobiles ou immobiles, ces images sont des signes qui viennent questionner ce qui fait mémoire et persistance de sensation. Elles sont traces – indiçables dans un flux d’images continu et incessant.

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Extrait du livret de présentation de l’exposition Particules d’une mécanique brute, Maison des Arts de Grand-Quevilly, 2019.

 

par Alexandre Mare, commissaire d'exposition et critique d'Art.

 

« Particules sans cesse en mouvements composant le roman qui se voulut celui de quelques nuancés drames et bonheurs de tous les face à face. » Philippe Blanchon, « L’ambassadeur » in Motets, La Nerthe, 2015.

Vidéaste, Sandrine Reisdorffer a réalisé plusieurs vidéodanses sélectionnées par différents festivals internationaux (Les Oiseaux, notamment, partition de 30 minutes pour cinq danseurs qui, dans les Vieux Salins d’Hyères, au milieu d’une nature sans heurt, semblent imiter les mouvements de flamants roses qui y sont habituellement présents). L’exposition à la Maison des arts de Grand-Quevilly présente un ensemble inédit de vidéos et d’installations qui inaugurent de nouvelles formes où la danse, moins présente que ces dernières années, n’est pas abandonnée par la vidéaste mais signifiée autrement dans un corpus défini autour d’une notion que Sandrine Reisdorffer nomme « Langage non verbal » : un ensemble de gestes où signifiés et signifiants s’énoncent dans un rapport à l’autre, aux corps, à ce qui les entoure.

Ainsi, les dernières vidéos poussent plus loin, presque abstraitement, ce que l’on pressentait déjà dans Les Oiseaux. Son observation attentive du mouvement naturel, syncopé et comme immuable de la nature est plus encore présent ici. Ce sont des cailloux, du sable emprisonné dans un reste aqueux, une marée descendante et remontante, un vent violent et ininterrompu dans les phares d’une voiture, les vacillations presque insignifiantes d’un arbre dans une serre. Ce sont des mouvements, toujours, mais qui, filmés pour la plupart sans présence humaine, renvoient nécessairement le regardeur à la place qu’il occupe dans un ensemble plus vaste que lui. Indépendants et imperturbables : les mouvements des cycles naturels demeurent. Sable, cailloux, vent, eaux, les dernières pièces de Sandrine Reisdorffer font le constat de l’informe comme matière ontologique : cette chose qui nous situe dans ce cycle naturel immuable et dans lequel, bon an mal an, il faut trouver, même fugitivement, sa place.

Alors l’on comprendra que le travail de Sandrine Reisdorffer s’inscrit dans une recherche, qui tente de définir ce point d’achoppement entre les temporalités étendues du cycle dans lequel nous sommes immanquablement assujetti, l’invention des particularités qui nous caractérisent et notre héritage.Tout cela nous situe ici et maintenant dans un cycle sans cesse en répétition : pareil à une éternité au présent.

Ainsi, dans l’installation pour plusieurs écrans Remembrance, c’est cette mémoire au présent – de la mémoire qui rend le passé en phase toujours actuelle – qui est interrogée : ce sont comme des bribes de souvenirs (malléables et informes, eux aussi) qui s’interpellent, se chevauchent comme différentes temporalités et qui font sens, et où une image associée à une autre image raconte une autre histoire, un autre possible.

Les vidéos, en boucles se décalent un peu, à mesure de la projection les récits qui s’y dévoilent dictent un exercice de la mémoire légèrement différent.

La mémoire n’est donc jamais tout à fait fixée, jamais tout à fait la même, elle est pareille à un cheminement cahotant qui déplace imperceptiblement la généalogie du souvenir, la place que l’on peut y avoir, et ce que l’on peut , selon les circonstances, se remémorer. Et, dans Marée, c’est aussi cette question de la temporalité du cycle qui est mise à l’oeuvre et appréhende la manière dont notre histoire semble sans cesse en mouvement. Cette vidéo prend pour point de départ l’histoire du père de la vidéaste, abandonné par sa mère qu’il ne retrouve que près de cinquante ans plus tard. Le cycle de la marée – du trop plein, du vide, du lointain qui revient – c’est l’histoire de la perte et du retour, et de la manière dont, immanquablement, il faut trouver sa place dans un mouvement et s’y inscrire.

Quant à Caillou, présenté au centre d’une installation intitulée prendre / rendre (où sur des étagères sont posés des cailloux, des coquillages, des herbiers, mais aussi des photos, des objets divers que tout un chacun est invité à prendre en le remplaçant par autre chose), le film interroge cette recherche du souvenir latent lié à cette chose informe et à priori insignifiante que représente un caillou. Prendre un caillou sur le bord du chemin c’est lier son destin à une éternité dont il n’est qu’un infime moment. Support de toutes les projections possibles, à tous les souvenirs, qui n’a jamais ramassé ce caillou ? Qui n’a jamais lié son histoire à celle de cette matière informe et sans âge ?

Alors, l’exposition Particules d’une mécanique brute (qui tire son titre d’un triptyque présent dans l’exposition) pourrait alors évoquer cela : comment des éléments disparates et parfois insignifiants peuvent être liés à notre mémoire, à notre généalogie et comment ce « langage non verbal » que sont les sensations, les gestes, les désirs, les peurs aussi, peuvent être liés.

En somme, comme si Sandrine Reisdorffer avait tenté de saisir par l’image ce que le philosophe Vladimir Jankélévitch nomme le Je-ne-sais-quoi : « La lueur timide et fugitive, l’instant-éclair, le silence, les signes évasifs – c’est sous cette forme que choisissent de se faire connaître les choses les plus importantes de la vie. Il n’est pas facile de surprendre la lueur infiniment douteuse, ni d’en comprendre le sens. Cette lueur est la lumière clignotante de l’entrevision dans laquelle le méconnu soudainement se reconnaît. Plus impalpable que le dernier soupir de Mélisande, la lueur mystérieuse ressemble à un souffle léger... »

Extrait du livret de présentation de l’exposition Particules d’une mécanique brute, Alexandre Mare